Les forces spéciales américaines déployées en Afghanistan ont-elles laissé leurs alliés locaux constituer des convois de la mort dans lesquels près d’un millier de prisonniers talibans ont trouvé la mort asphyxiés, fin novembre 2001 ? Depuis la publication en début de semaine d’une enquête de l’hebdomadaire Newsweek et la découverte d’une grande fosse commune dams le désert de Dasht-e-Leili, la question est posée.
Dans un article très fouillé, Newsweek raconte comment, à la suite de la prise de Kunduz par les forces de l’Alliance du Nord des seigneurs de la guerre Rachid Dostom (de l’ethnie ouzbek) et Atta Mohammed (Tadjik), de très nombreux captifs talibans ont été entassés en toute connaissance de cause dans des conteneurs juchés sur des camions que la chaleur a transformés en effroyables mouroirs. Citant des survivants, des chauffeurs et des combattants de l’ex-Alliance du Nord aujourd’hui au pouvoir à Kaboul, l’hebdomadaire raconte l’horreur de ce convoi durant lequel les prisonniers, enfermés, entassés les uns sur les autres et sans eau, sont morts dans d’atroces souffrances. A Washington, le département d’Etat a, dès mardi, pressé le gouvernement afghan « d’enquêter sur ces crimes de guerre présumés ».
La question, toutefois, ne concerne pas que Kaboul. Newsweek affirme que des militaires américains se trouvaient sur place et côtoyaient de très près les commanditaires de cette funeste opération. Rien, écrit le journal, ne suggère que ces derniers savaient ni qu’ils auraient pu intervenir. Mais rien, non plus, ne permet d’affirmer qu’ils ne savaient pas et qu’ils n’ont pas fermé les yeux sur ce crime de guerre passible de la justice internationale (lire ci-dessous). Signe de l’importance de ces révélations, des réactions contradictoires se sont succédé mercredi : le ministre afghan de la Défense, Mohammed Fahim, a démenti l’existence du charnier tandis que son gouvernement décidait l’envoi d’une mission d’enquête. L’ONU affirme de son côté avoir annoncé dès mai l’existence d’un charnier et ordonné à son bureau de Mazar de protéger le site.
L’information sur l’existence dudit convoi n’est pas nouvelle. Comme d’autres observateurs alors présents à Kunduz, dans la région de Mazar-i-Charif, la journaliste suisse Ariane Perret avait à l’époque eu vent de ces camions remplis de talibans. « On savait que ces convois manquaient de tout, comme les prisons. L’horreur de ces conteneurs était connue », confirme-t-elle. De longue date, ces derniers ont été utilisés en Afghanistan comme des cages où l’on torture et laisse crever l’ennemi. Mais dans le cas des convois, l’investigation de Newsweek démontre qu’il y a eu préméditation et crime de guerre. Ses journalistes ont retrouvé le charnier de Dasht-e-Leili, découvert par des enquêteurs de l’organisation Médecins pour les droits de l’homme basée à Boston. Les témoignages qu’ils ont recueillis montrent que les commandants afghans pro-américains ont organisé ce convoi, sachant que les talibans allaient mourir en masse. « Le général Dostom avait obtenu, en présence de soldats américains, leur reddition en échange de promesses généreuses. Les combattants afghans pro-talibans pourraient rentrer chez eux [...] les Arabes et étrangers seraient remis aux Nations unies », affirme l’hebdomadaire. En lieu et place, tous seront entassés dans les conteneurs, condamnés à mourir ou jetés dans les prisons surpeuplées de Sheberghan et Qala Jangi, la fameuse forteresse où éclata le 25 novembre une émeute très meurtrière.
L’accusation relance le débat sur la réalité de la guerre contre le terrorisme présentée comme « propre » par les Etats-Unis, face à l’indéniable horreur des attentats du 11 septembre. Elle pose aussi, en ricochet, la question du rôle du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). A l’époque, le CICR ne dispose que de trois délégués expatriés dans les parages. L’insécurité règne. La situation est chaotique. Deux d’entre eux manquent d’être tués lors de l’émeute de Qala Jangi : « Dès notre première visite le 3 décembre à la prison surpeuplée de Sheberghan - plus de 3500 détenus pour 800 places - nous avons mis en place une énorme opération de sanitation et de ravitaillement en eau et nourriture. Du jamais vu. L’ampleur de ce dispositif démontre la gravité de la situation », a expliqué au Temps Bosisio Eros, l’un de ses porte-parole. Certes. Mais quid des fameux convois ? Le CICR a-t-il appris leur existence ? Ses équipes, qui ont évacué de nombreux prisonniers talibans morts ou blessés après les émeutes de Qala Jangi, sont-ils tombés sur les victimes des conteneurs de la mort ?
« Enquête criminelle »
Ligotée par son obligation de confidentialité, l’organisation peine à répondre à ces révélations : « Notre première et constante préoccupation a été d’accéder aux détenus. Nous avions des raisons de craindre le pire. Nous avons pour cela négocié avec tout le monde », poursuit Bosisio Eros. Sauf que Newsweek laisse entendre que des membres de la Croix-Rouge, écœurés, auraient discrètement alerté Médecins pour les droits de l’homme, dont l’enquête a tout déclenché. La responsabilité de l’ONU est aussi en cause : un mémorandum prouverait que les Nations unies estiment que les investigations sur le charnier « justifient une enquête criminelle ».
Pour sa part, l’armée américaine nie : « Nos soldats affirment qu’ils n’ont vu transporter des prisonniers que dans des camions découverts et que les détenus recevaient eau et nourriture [...]. Tous ont appris que s’ils étaient témoins d’atrocités, ils devraient agir pour y mettre fin », a déclaré au Monde l’un de ses porte-parole, le lieutenant colonel David Lapan. Dont acte ? Newsweek démontre pourtant qu’un peloton d’élite de bérets verts, l’équipe 595A, suivait presque pas à pas le seigneur de la guerre Dostom, devenu ministre. Des bérets verts si efficaces et héroïques que leur capitaine a reçu, en avril, les honneurs officiels de son Etat du Kansas.
Richard Werly Jeudi 22 août 2002
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Washington se trouve dans le collimateur
Pierre Hazan
La responsabilité pénale des Etats-Unis pourrait être directement engagée dans les crimes commis par leurs alliés afghans.
C’est encore purement hypothétique, mais déjà diablement embarrassant pour les Etats-Unis, venus en libérateurs en Afghanistan. Si les allégations de l’organisation Médecins pour les droits de l’homme reprises et étayées par Newsweek se vérifient, Washington risque de se retrouver dans le collimateur de la justice internationale : « Les Etats-Unis verraient leur responsabilité directement engagée par les crimes commis par leurs protégés et alliés », affirme au Temps Antoine Bernard, secrétaire général de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH). « Ils en seraient même complices. »
A l’appui de son analyse, le patron de la FIDH cite la jurisprudence du Tribunal pénal international sur l’ex-Yougoslavie, - une Cour soutenue par les Etats-Unis - qui dans le jugement de l’affaire Furundjia, paragraphe 207, affirme : « Un spectateur approbateur qui est tenu par les autres acteurs du crime en si haute estime que sa seule présence vaut encouragement peut être reconnu coupable de complicité. » Pour Antoine Bernard, les Américains sont donc, si la présence sur place de leurs troupes au moment des faits est avérée, non seulement responsables de leur inaction, mais aussi complices.
« Accusation de complicité »
Un avis que ne partagent pas d’autres juristes : contacté par Le Temps, le spécialiste genevois de droit pénal Marc Henzelin estime, lui, que le point clef est de savoir si les forces du seigneur de la guerre afghan Dostom, présumés responsables des containers mouroirs remplis de prisonniers, étaient, ou non, sous commandement américain. A défaut, « l’accusation de complicité pourrait tomber », affirme le professeur de droit humanitaire, Luigi Condorelli, d’accord avec son collègue. S’ajoute à ces éventuels griefs la question du non respect des Conventions de Genève. L’article 1 commun aux quatre Conventions stipule en effet « l’obligation de faire respecter le droit international humanitaire ». Or s’il est prouvé que les soldats américains ont manqué à cette obligation, leur responsabilité, ainsi que celle de leur gouvernement pourrait être engagée.
Seule bonne nouvelle pour Washington : la Cour pénale internationale qui pourrait en théorie être saisie de ce dossier n’est pas compétente, puisque les crimes se sont produits avant le 3 juillet 2002 - date de son entrée en vigueur - et que ni les Etats-Unis, ni l’Afghanistan n’ont ratifié ses statuts. On peut d’ailleurs parier que la Maison-Blanche va être confortée dans son hostilité à la CPI par cette affaire. George Bush a toujours dit qu’il entendait protéger les militaires américains en opération. Mais il s’est aussi engagé à ce que les Etats-Unis fassent tout pour que les criminels de guerre répondent de leurs actes.
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