C’est un étrange contraste. La chute de Ben Ali et de Moubarak en janvier et février dernier avait provoqué l’enthousiasme de la majorité des peuples arabes. Même en Arabie saoudite, où les autorités n’ont toujours pas digéré la démission de leur allié —et obligé— égyptien, des manifestations de joie et de solidarité ont eu lieu dans les grandes villes du royaume.
Mais tel n’est pas le cas pour ce qui concerne la fin de règne annoncée de Mouammar Kadhafi. Bien entendu, certains n’ont pas boudé leur plaisir. En Tunisie d’abord, où le colonel de Tripoli apparaissait comme une menace susceptible de faire dérailler la transition démocratique —comme en témoigne le projet avorté d’un attentat libyen contre l’ambassade du Qatar à Tunis.
Dans la capitale tunisienne, comme à Sfax, Monastir ou Sousse, des milliers de gens —et pas seulement des Libyens— ont crié de joie en apprenant que les rebelles venaient d’investir la principale ville libyenne. D’autres pays arabes ont connu des célébrations comparables comme en Égypte, au Yémen et même à Bahreïn (malgré la tension qui oppose la population chiite au pouvoir en place) et en Syrie, où les manifestants ont chanté «Bachar, c’est au tour de ta tête de tomber».
Pour autant, il serait mensongé d’affirmer que l’allégresse dans le monde arabe est comparable à celles du 14 janvier (chute de Ben Ali) ou du 11 février (chute de Moubarak), dont on sait quelle dynamique protestataire elles ont engendrée. Pour s’en rendre compte, il suffit de surfer sur la blogosphère arabe. Face aux anti-Kadhafi qui clament leur joie et leur soulagement de voir un autre tyran tomber, un bon nombre d’internautes disent leur colère contre les «traîtres du CNT» et ne cessent de crier au complot médiatique (selon eux, Tripoli serait encore sous contrôle des troupes loyalistes).
Ce déni témoigne avant tout d’une réelle défiance à l’égard du Conseil national de transition (CNT) qui, malgré ses victoires et les félicitations qu’il reçoit de nombre de pays «frères», va avoir bien du mal à gagner l’estime d’une partie des opinions publiques arabes. Pourtant, à la mi-février, quand les Libyens se sont soulevés contre Kadhafi, ils bénéficiaient d’un soutien presque unanime. A l’époque, l’effervescence révolutionnaire était contagieuse et la population de Benghazi était encore parée de toutes les vertus héroïques. Pourquoi alors un tel changement de perception? En voici les principales raisons.
1- L’intervention militaire de l’Occident ne passe toujours pas
On le sait, l’incapacité des rebelles du CNT à faire tomber le régime de Kadhafi —et même à sauver la ville de Benghazi d’une reprise par les troupes loyalistes— est à l’origine des frappes aériennes de l’Otan. Cette nouvelle donne a, pour nombre d’Arabes, transformé l’image des troupes du CNT de héros en supplétifs des troupes occidentales.
Jour après jour, au fil des bombardements aériens, la rébellion libyenne est devenue suspecte. Un peu comme si elle n’existait que pour être instrumentalisée par un Occident manipulateur et désireux de voir revenir ses armées en Afrique du Nord, près de cinquante ans après les indépendances.
A cela s’ajoute le soutien, certes efficace, mais certainement encombrant de Bernard-Henri Lévy. Dans une séquence comme seule la France officielle de Sarkozy semble capable d’offrir, on se souvient que c’est le «philosophe froufroutant», pour reprendre l’expression de l’éditorialiste algérien Selim, et non le Quai d’Orsay qui a convaincu le président français de reconnaître le CNT et d’accélérer le soutien militaire occidental aux anti-Kadhafi.
Or, exception faite de quelques cercles intellectuels, BHL n’est guère en odeur de sainteté dans le monde arabe, qui voit en lui un redoutable activiste pro-israélien (même son engagement pour la Bosnie n’a pas réussi à gommer cette image). D’ailleurs, les propos tenus par le philosophe français au Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou à propos du CNT n’ont guère amélioré l’image de ce dernier dans le monde arabe. En juin dernier, BHL a ainsi affirmé que les membres du Conseil lui avaient assuré que le futur pouvoir libyen reconnaîtrait Israël. Des propos qui ont fortement embarrassé la direction du CNT, qui a été obligée de publier plusieurs démentis notamment via la chaîne qatarie Al Jazeera, l’un de ses plus grands soutiens.
Cela explique pourquoi les adversaires de l’intervention de l’Otan en Libye sont persuadés que la défaite de Kadhafi annonce la mise au pas de la Libye sur la question palestinienne. De quoi ôter toute crédibilité aux futurs dirigeants libyens, qui sont d’ores et déjà très attendus sur cette question.
2- Les intentions de l’Occident restent suspectes
La suspicion d’allégeance du CNT à l’Occident n’est pas près de disparaître, même avec la chute de Tripoli. Alors que même les anti-Kadhafi commencent à clamer «Otan go home» (Otan, rentre chez toi), les déclarations de nombre de pays membres de la coalition donnent du grain à moudre à celles et ceux qui qualifient l’intervention de l’Alliance Atlantique de néocoloniale.
Ainsi, le fait que la France se soit dite prête, mardi 23 août, à organiser prochainement à Paris une «conférence internationale de soutien à la Libye» ne fait qu’accroître les soupçons. Pourquoi une telle conférence (jamais envisagée pour la Tunisie ni l’Égypte) et de quel droit la France parle-t-elle aussi d’une «feuille de route pour l’après-Kadhafi»?
Idem en ce qui concerne les intentions d’autres pays européens, dont la Grande-Bretagne et l’Italie, de participer à la mise en place de nouvelles institutions libyennes. Selon la résolution 1973 de l’ONU, le mandat de l’Otan se limite à une intervention militaire aérienne pour empêcher les troupes loyalistes de s’attaquer aux populations civiles. Rien n’est dit sur une quelconque intervention dans les affaires politiques libyennes, voire sur un mandat en matière de reconstruction —à l’image de ce qui s’est passé pour l’Irak après la chute de Saddam Hussein en 2003.
De fait, l’idée que les pays occidentaux estiment qu’ils ont leur mot à dire sur la manière dont la Libye doit se réorganiser ne plaît pas qu’aux seuls anti-Kadhafi. Même dans les rangs des contempteurs du dictateur libyen, l’inquiétude commence à germer. Et si l’on assistait à une mise sous tutelle de facto? Là aussi, le CNT et ses membres sont très attendus et devront prouver qu’ils sont attachés à la souveraineté de leur pays.
La fausse capture de Seif al Islam, l’un des fils de Kadhafi, a prouvé que la rébellion libyenne sait déjà ce qui l’attend. A peine la (fausse) nouvelle connue, le procureur de la Cour pénale internationale (CPI) a demandé son transfert. Une demande rejetée avec vigueur par les porte-paroles du CNT, qui ont très vite compris que répondre par l’affirmative ne pouvait que porter préjudice à la réputation de leur instance.
3- Mais le CNT, c’est qui?
Instance suprême de la rébellion libyenne, le Conseil national de transition n’est pas seulement critiqué parce qu’il a été soutenu par l’Occident. Depuis sa création le 27 février dernier, sa composition est scrutée avec attention et alimente nombre de polémiques. Il y a d’abord le fait que plusieurs de ses membres ont été des caciques du régime. C’est le cas par exemple de son président actuel, Mustafa Mohamed Abud Al Jeleil, ancien ministre de la Justice (2007-2011). Certes, l’homme a tenté de moderniser le système judiciaire de son pays et s’est élevé plusieurs fois contre les détentions arbitraires (il a même essayé de démissionner en 2010). Reste que lui et d’autres ont servi Kadhafi et qu’affirmer comme ils le font que ce dernier porte seul la responsabilité des crimes de son régime semble un peu facile.
De même, Mahmoud Jibril, que l’on considère aujourd’hui comme le ministre des Affaires étrangères de facto du CNT, a-t-il été l’un des hommes clé de l’ouverture économique libyenne pilotée par Seif al Islam à partir du milieu des années 2000. Jibril a ainsi été à la tête du National Economic Development Board de 2007 à 2011, instance qui a mené les privatisations et la libéralisation progressive de l’économie libyenne. Là aussi, la vocation révolutionnaire de ce spécialiste en stratégie économique que l’on dit aussi très proche des États-Unis ne convainc pas tout le monde.
A cela s’ajoute le fait que parmi les officiels qui ont rejoint très tôt le CNT, certains sont impliqués dans le scandale des infirmières bulgares, tandis que d’autres ont été pointés du doigt par des organismes internationaux de défense des droits de la personne humaine. Dès lors, on comprendra pourquoi le CNT a du mal à en imposer à des opinions publiques arabes qui restent convaincues que les révolutions se mènent par des hommes au passé vierge de toute compromission…
4 – Le spectre de l’islamisme
C’est le grand tabou, le thème que même Al Jazeera préfère éluder, elle qui ne cesse en ce moment d’accorder du temps d’antenne à Rashed Ghanouchi, le leader islamiste tunisien, et à ses pairs d’autres pays arabes.
C’est un fait: il semblerait que les islamistes libyens n’existent pas. On ne parle pas d’eux, on n’en fait pas mention. Quand il arrive qu’un journaliste pose une question à leur propos à un membre du CNT, ce dernier promet que le futur État libyen sera «civil» (cela n’empêche pas le projet de nouvelle Constitution de déclarer qu’il sera arabe et musulman, ce qui rend furieux les libyens berbérophones). Pourtant, il est établi qu’une grande partie des combattants rebelles sont des islamistes, dont certains avaient même pris les armes contre Kadhafi bien avant les révoltes de février 2011.
C’est cette réalité qui alimente aussi un autre type défiance à l’égard du CNT. En Algérie, mais aussi en Tunisie et même au Maroc, les adversaires de l’islamisme politique —qui ne portaient pas non plus Kadhafi dans leur cœur— se demandent si la rébellion ne va pas imploser en plusieurs factions avec un courant islamiste qui finira tôt ou tard par apparaître au grand jour. Une perspective qui inquiète, car contrairement à leurs homologues tunisiens, égyptiens ou même algériens, les islamistes libyens sont peu connus.
L’avenir dira s’ils seront finalement les grands gagnants de la chute de Kadhafi, et l’on se demandera alors si les Occidentaux avaient pris en compte le fait que cela risquait d’arriver…
Akram Belkaïd
jeudi 25 août 2011
Rien n'est fortuit...
Salués par une foule en liesse qui hurle sa joie d’être "libérée", les rebelles pénètrent de tous côtés dans Tripoli, la capitale libyenne. Ils sont comme toujours juchés sur des pick-up trafiqués équipés de canons de 23 millimètres, parfois accompagnés de chars.
Les gens brandissent le drapeau tricolore du CNT, déchirent ostensiblement des portraits du dictateur, le colonel Kadhafi.
Dans cette atmosphère enthousiasmante, les correspondants des grands médias prennent des risques considérables pour témoigner au plus près de ces événements historiques, tandis que, sur nos écrans, les reportages sont ornés de logos comme «Kadhafi: la fin», ou encore «La Chute», référence à peine voilée au crépuscule sanglant d’un autre dictateur, 66 ans plus tôt.
On dit le colonel enfermé dans un bunker, son fils Saadi Kadhafi aurait été capturé, les derniers piliers du régime feraient défection. Et, du bout des lèvres, certains experts convoqués devant les caméras concèdent que tout cela n’aurait pas été possible dans l’intervention de l’Otan.
Le rôle ambigu de l'Otan
Un euphémisme. Le rôle joué par l’Alliance atlantique dans la victoire —toute relative— des rebelles ne saurait être sous-estimé. Commençons par le plus évident, les frappes aériennes. Les rebelles qui, il y a cinq mois, ne disposaient d’aucun moyen aérien et avaient même réussi à perdre un des rares avions dont ils avaient pris le contrôle, se sont retrouvés, avec l’intervention de l’Otan, épaulés par une force ultramoderne.
Dotés de capacités de destruction bien supérieures à celles des rares appareils de Kadhafi qui pouvaient encore prendre l’air, les avions français, britanniques, américains et autres se sont rapidement assuré la maîtrise du ciel libyen. Dès lors, le lent grignotage des forces terrestres et navales du colonel a débuté.
En tout, depuis le 31 mars, les appareils de l’Otan auraient effectué 19.751 sorties, dont 7.459 frappes. Sous ce déluge de feu précis et dévastateur, les unités de Kadhafi n’ont pu que peu à peu céder, se repliant dans les villes où elles tentaient de s’enterrer jusqu’à ce qu’une offensive plus ou moins coordonnée des rebelles les en déloge.
«L’implosion des forces de Kadhafi, souligne donc le Guardian britannique, n’a peut-être pas été aussi soudaine qu’il y paraît à première vue. Au lieu de cela, ses forces ont été systématiquement érodées par des mois d’usure, du fait des frappes aériennes de l’Otan, de l’étranglement de leurs lignes de ravitaillement, l’ouverture de multiples fronts et un moral en berne.
Dès la première semaine du mois d’août, l’édifice militaire de Kadhafi n’était plus qu’une carcasse vide qui s’est transformée en poussière sous les nouvelles attaques rebelles, et la route vers Tripoli a été ouverte.»
Les forces du régime, précise le quotidien londonien The Independent, «n’ont apparemment plus les capacités nécessaires pour percer les lignes rebelles et rétablir une ligne de communication avec le monde extérieur. Les rebelles sont toujours aussi ineptes, mais ils bénéficient de l’entraînement et d’une assistance considérable de contractants occidentaux […] qui planifient et accompagnent désormais leurs missions».
Comme le dit un diplomate occidental cité par le Guardian:
«Nous avons fait monter la pression sur le régime, jusqu’à ce qu’il soit à bout de ressources et que toute l’affaire devienne intenable [pour lui].»
Il est difficile d’en savoir plus sur le rôle précis joué par les Occidentaux sur le terrain, jusque dans les rues de Tripoli. Ce dont se plaint d’ailleurs Dimitri Rogozine, l’émissaire de la Fédération de Russie auprès de l’Otan, dans un entretien accordé à la chaîne russe Russia Today.
S’il reconnaît que les forces de l’Alliance n’ont pas directement participé à l’assaut sur la capitale libyenne, il assure que l’opération a été encadrée par des instructeurs militaires et de prétendus «mercenaires», d’anciens soldats de l’Otan travaillant pour des sociétés spécialisées dans la sécurité:
«Quand vous posez directement la question de savoir si l’Otan participe aux opérations terrestres, dit-il, ou si de grandes unités occidentales ont pris part à l’offensive sur des villes libyennes, la réponse est "non", bien sûr, ce qui n’est pas étonnant. Ils ne confirmeront jamais ce qui devient évident pour tout le monde.»
Il suffit de consulter le site du ministère français de la Défense pour avoir en effet une toute autre vision de la situation. Dans le dernier bulletin en date, le n°39, il n’y a pas un mot sur les combats de Tripoli; et pour cause, puisqu’il ne couvre que la période du 11 au 18 août, avant l’attaque rebelle. On peut en revanche y apprendre que les frappes menées par la France se poursuivent sans relâche, impliquant tant l’armée de l’air que des bâtiments de surface de la Marine nationale.
Autrement dit, l’Occident se félicite, tout en niant participer directement aux combats sur le terrain. Il est certain que l’Opération «Sirène» (les sources divergent, certaines affirmant qu’il s’agit du surnom donné à la capitale, d’autres qu’il y a un rapport avec les sirènes qui retentissent pour annoncer la fin du jeûne pendant le ramadan) n’a pu se dérouler sans un soutien logistique dont les rebelles sont incapables.
Ainsi, une partie des troupes insurgées seraient arrivées par la mer. Du fait des moyens nécessaires à une telle opération, il est probable que l’Otan a dû se charger de l’affrètement des navires, de l’encadrement, de l’embarquement et de l’escorte. Et rappelons que, en mai et en juin, les avions de l’Alliance s’en sont pris plus particulièrement aux capacités navales libyennes, qu’ils ont pratiquement anéanties. La «flotte» rebelle a donc pu entrer à Tripoli en toute impunité.
Il ne faut pas vendre la peau de l'ours
Le destin du colonel est-il scellé? Tout en s’efforçant de rester prudent, The Independent est de ceux qui annoncent sa fin prochaine:
«Le départ imminent — les pieds devant, ou à bord d’un avion ou d’un autre véhicule en route pour l’exil — de l’homme qui a gouverné la Libye pendant 42 ans a été proclamé à de nombreuses reprises au cours des cinq derniers mois […]. Mais cette fois, à moins d’une tempête de sable ou d’un revers brutal, il semble bien que l’on vive les derniers jours de Mouammar Kadhafi.»
Mais, si même des revues très spécialisées comme le Jane’s Defence Weekly se félicitent de la réussite de l’Otan et appellent déjà les états-majors occidentaux à tirer les leçons positives de l’opération, nous ne prenons sans doute pas trop de risques en rappelant qu’il n’est jamais recommandé de vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué.
Rien n’est plus complexe et coûteux à mener qu’une guerre des rues. Compte tenu de leurs faibles effectifs (pour toute la Libye, les rebelles ne disposent que de quelques dizaines de milliers de combattants), les troupes du CNT pourraient connaître quelques sérieuses déconvenues avant d’imposer effectivement leur contrôle à une ville aussi étendue que Tripoli.
En 1995, en Tchétchénie, une colonne blindée russe autrement mieux équipée que les forces insurgées libyennes avait payé le prix fort pour s’être imprudemment enfoncée jusqu’au cœur de Grozny, dont la population était quatre à cinq fois moins importante que celle de Tripoli. Elle avait été presque entièrement détruite.
D’ailleurs, The Independent signale une première contre-attaque loyaliste sur Zlitan. Dans le même temps, des sources militaires américaines, citées par Russia Today, affirment que les forces de Kadhafi auraient tiré trois missiles Scud sur les positions rebelles de Misrata.
L’affaire n’est pas terminée. Comme pour enfoncer le clou, Seif al Islam, le fils du colonel que l’on disait prisonnier des rebelles depuis lundi 22 août, a soudain fait une apparition devant les caméras aujourd'hui, mardi 23 août. Manifestement libre de ses mouvements, et toujours aussi combatif, il a appelé les fidèles de son père à poursuivre la lutte, tout en acceptant de répondre aux questions de certains journalistes.
Que Tripoli se transforme en un Stalingrad sur sable, ou que la victoire rebelle prenne des allures de promenade dans les jours qui viennent, peut-être faudra-t-il finalement l’intervention directe d’unités spéciales occidentales pour faire rendre gorge aux durs du régime.
Roman Rijka
Les gens brandissent le drapeau tricolore du CNT, déchirent ostensiblement des portraits du dictateur, le colonel Kadhafi.
Dans cette atmosphère enthousiasmante, les correspondants des grands médias prennent des risques considérables pour témoigner au plus près de ces événements historiques, tandis que, sur nos écrans, les reportages sont ornés de logos comme «Kadhafi: la fin», ou encore «La Chute», référence à peine voilée au crépuscule sanglant d’un autre dictateur, 66 ans plus tôt.
On dit le colonel enfermé dans un bunker, son fils Saadi Kadhafi aurait été capturé, les derniers piliers du régime feraient défection. Et, du bout des lèvres, certains experts convoqués devant les caméras concèdent que tout cela n’aurait pas été possible dans l’intervention de l’Otan.
Le rôle ambigu de l'Otan
Un euphémisme. Le rôle joué par l’Alliance atlantique dans la victoire —toute relative— des rebelles ne saurait être sous-estimé. Commençons par le plus évident, les frappes aériennes. Les rebelles qui, il y a cinq mois, ne disposaient d’aucun moyen aérien et avaient même réussi à perdre un des rares avions dont ils avaient pris le contrôle, se sont retrouvés, avec l’intervention de l’Otan, épaulés par une force ultramoderne.
Dotés de capacités de destruction bien supérieures à celles des rares appareils de Kadhafi qui pouvaient encore prendre l’air, les avions français, britanniques, américains et autres se sont rapidement assuré la maîtrise du ciel libyen. Dès lors, le lent grignotage des forces terrestres et navales du colonel a débuté.
En tout, depuis le 31 mars, les appareils de l’Otan auraient effectué 19.751 sorties, dont 7.459 frappes. Sous ce déluge de feu précis et dévastateur, les unités de Kadhafi n’ont pu que peu à peu céder, se repliant dans les villes où elles tentaient de s’enterrer jusqu’à ce qu’une offensive plus ou moins coordonnée des rebelles les en déloge.
«L’implosion des forces de Kadhafi, souligne donc le Guardian britannique, n’a peut-être pas été aussi soudaine qu’il y paraît à première vue. Au lieu de cela, ses forces ont été systématiquement érodées par des mois d’usure, du fait des frappes aériennes de l’Otan, de l’étranglement de leurs lignes de ravitaillement, l’ouverture de multiples fronts et un moral en berne.
Dès la première semaine du mois d’août, l’édifice militaire de Kadhafi n’était plus qu’une carcasse vide qui s’est transformée en poussière sous les nouvelles attaques rebelles, et la route vers Tripoli a été ouverte.»
Les forces du régime, précise le quotidien londonien The Independent, «n’ont apparemment plus les capacités nécessaires pour percer les lignes rebelles et rétablir une ligne de communication avec le monde extérieur. Les rebelles sont toujours aussi ineptes, mais ils bénéficient de l’entraînement et d’une assistance considérable de contractants occidentaux […] qui planifient et accompagnent désormais leurs missions».
Comme le dit un diplomate occidental cité par le Guardian:
«Nous avons fait monter la pression sur le régime, jusqu’à ce qu’il soit à bout de ressources et que toute l’affaire devienne intenable [pour lui].»
Il est difficile d’en savoir plus sur le rôle précis joué par les Occidentaux sur le terrain, jusque dans les rues de Tripoli. Ce dont se plaint d’ailleurs Dimitri Rogozine, l’émissaire de la Fédération de Russie auprès de l’Otan, dans un entretien accordé à la chaîne russe Russia Today.
S’il reconnaît que les forces de l’Alliance n’ont pas directement participé à l’assaut sur la capitale libyenne, il assure que l’opération a été encadrée par des instructeurs militaires et de prétendus «mercenaires», d’anciens soldats de l’Otan travaillant pour des sociétés spécialisées dans la sécurité:
«Quand vous posez directement la question de savoir si l’Otan participe aux opérations terrestres, dit-il, ou si de grandes unités occidentales ont pris part à l’offensive sur des villes libyennes, la réponse est "non", bien sûr, ce qui n’est pas étonnant. Ils ne confirmeront jamais ce qui devient évident pour tout le monde.»
Il suffit de consulter le site du ministère français de la Défense pour avoir en effet une toute autre vision de la situation. Dans le dernier bulletin en date, le n°39, il n’y a pas un mot sur les combats de Tripoli; et pour cause, puisqu’il ne couvre que la période du 11 au 18 août, avant l’attaque rebelle. On peut en revanche y apprendre que les frappes menées par la France se poursuivent sans relâche, impliquant tant l’armée de l’air que des bâtiments de surface de la Marine nationale.
Autrement dit, l’Occident se félicite, tout en niant participer directement aux combats sur le terrain. Il est certain que l’Opération «Sirène» (les sources divergent, certaines affirmant qu’il s’agit du surnom donné à la capitale, d’autres qu’il y a un rapport avec les sirènes qui retentissent pour annoncer la fin du jeûne pendant le ramadan) n’a pu se dérouler sans un soutien logistique dont les rebelles sont incapables.
Ainsi, une partie des troupes insurgées seraient arrivées par la mer. Du fait des moyens nécessaires à une telle opération, il est probable que l’Otan a dû se charger de l’affrètement des navires, de l’encadrement, de l’embarquement et de l’escorte. Et rappelons que, en mai et en juin, les avions de l’Alliance s’en sont pris plus particulièrement aux capacités navales libyennes, qu’ils ont pratiquement anéanties. La «flotte» rebelle a donc pu entrer à Tripoli en toute impunité.
Il ne faut pas vendre la peau de l'ours
Le destin du colonel est-il scellé? Tout en s’efforçant de rester prudent, The Independent est de ceux qui annoncent sa fin prochaine:
«Le départ imminent — les pieds devant, ou à bord d’un avion ou d’un autre véhicule en route pour l’exil — de l’homme qui a gouverné la Libye pendant 42 ans a été proclamé à de nombreuses reprises au cours des cinq derniers mois […]. Mais cette fois, à moins d’une tempête de sable ou d’un revers brutal, il semble bien que l’on vive les derniers jours de Mouammar Kadhafi.»
Mais, si même des revues très spécialisées comme le Jane’s Defence Weekly se félicitent de la réussite de l’Otan et appellent déjà les états-majors occidentaux à tirer les leçons positives de l’opération, nous ne prenons sans doute pas trop de risques en rappelant qu’il n’est jamais recommandé de vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué.
Rien n’est plus complexe et coûteux à mener qu’une guerre des rues. Compte tenu de leurs faibles effectifs (pour toute la Libye, les rebelles ne disposent que de quelques dizaines de milliers de combattants), les troupes du CNT pourraient connaître quelques sérieuses déconvenues avant d’imposer effectivement leur contrôle à une ville aussi étendue que Tripoli.
En 1995, en Tchétchénie, une colonne blindée russe autrement mieux équipée que les forces insurgées libyennes avait payé le prix fort pour s’être imprudemment enfoncée jusqu’au cœur de Grozny, dont la population était quatre à cinq fois moins importante que celle de Tripoli. Elle avait été presque entièrement détruite.
D’ailleurs, The Independent signale une première contre-attaque loyaliste sur Zlitan. Dans le même temps, des sources militaires américaines, citées par Russia Today, affirment que les forces de Kadhafi auraient tiré trois missiles Scud sur les positions rebelles de Misrata.
L’affaire n’est pas terminée. Comme pour enfoncer le clou, Seif al Islam, le fils du colonel que l’on disait prisonnier des rebelles depuis lundi 22 août, a soudain fait une apparition devant les caméras aujourd'hui, mardi 23 août. Manifestement libre de ses mouvements, et toujours aussi combatif, il a appelé les fidèles de son père à poursuivre la lutte, tout en acceptant de répondre aux questions de certains journalistes.
Que Tripoli se transforme en un Stalingrad sur sable, ou que la victoire rebelle prenne des allures de promenade dans les jours qui viennent, peut-être faudra-t-il finalement l’intervention directe d’unités spéciales occidentales pour faire rendre gorge aux durs du régime.
Roman Rijka
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